Pourquoi les poissons changent-ils de sexe ?

Femelle ou mâle. Deux options, une seule destinée sexuelle pour toute une vie… Oui, mais pas pour tout le monde. Si l’hermaphrodisme est courant chez les plantes et certains invertébrés, cette capacité à changer de sexe concerne aussi près de 500 espèces de poissons. Pour se faire ces derniers adoptent des stratégies variées, dont nous allons vous faire découvrir les secrets.

C’est quoi l’hermaphrodisme ?

L’hermaphrodisme est un phénomène biologique au cours duquel un individu peut être à la fois mâle et femelle. Il s’oppose au gonochorisme, où les individus ont des sexes bien séparés.

Il existe deux grands types d’hermaphrodisme.

L’hermaphrodisme successif (ou séquentiel) est le plus fréquent, avec les individus qui passent d’un sexe à l’autre. Cette alternance de sexe a été observée chez 27 familles de poissons avec trois configurations possibles. 

L’hermaphrodisme protogyne : le poisson nait femelle puis devient mâle. On retrouve cette caractéristique chez les labres, dont le poisson Napoléon, ou encore chez les mérous.

L’hermaphrodisme protandre : le poisson nait mâle puis devient femelle. On observe ce phénomène chez les poissons-clowns, les daurades, ou encore les demoiselles.

L’hermaphrodisme bi-directionnel : le poisson change de sexe plusieurs fois selon les besoins. C’est le cas par exemple du gobie vert qui vit dans les coraux.

Qu’il s’agisse de protogynie ou de protandrie, le changement de sexe n’aura lieu généralement qu’une seule fois, à la différence donc de l’hermaphrodisme bi-directionnel.

L’hermaphrodisme synchrone (ou continu) est un type plus rare, où les individus ont la possibilité d’avoir les deux sexes simultanément, tels le serran-chèvre et quelques Sparidés. Ce type d’hermaphrodisme permet l’autofécondation chez de rares espèces, comme le killi des mangroves (Kryptolebias marmoratus).

Mérou, Epinephelus marginatus © Xaime Beiro
Poisson Napoléon © Richard Ling
Demoiselle à une tache  © François Libert

Mais quel intérêt à changer de sexe ?

Si les scientifiques ne savent pas encore tout du changement de sexe des poissons, une chose est sûre, l’objectif est de maximiser ses chances de reproduction.

Le changement de sexe va dépendre de plusieurs facteurs. Nous allons vous présenter ici trois cas observés.

Changer de sexe, dominer… et se reproduire

Chez certains poissons, la taille compte. C’est la théorie de l’avantage de la taille (size-advantage hypothesis) : un poisson femelle changera de sexe dès que sa taille lui permettra d’être plus fécond en tant que mâle, et vice versa.

Ainsi, la protogynie (femelle vers mâle) est souvent détectée chez les espèces avec un système social dominé par un mâle polygame et territorial.

Typiquement, chez les girelles à tête bleue (Thalassoma bifasciatum), être un mâle n’a d’intérêt reproductif qu’à la condition d’être le plus grand et de dominer son harem.

Par conséquent, les girelles restent femelles jusqu’à la disparition du mâle dominant. Ensuite, la plus grande femelle se transforme en mâle en une dizaine de jours : sa morphologie évolue (taille, couleur, organe reproductif, etc.), son comportement aussi.

Girelle à tête bleue avec son harem, Thalassoma bifasciatum © Kevin Bryant

Autre cas de figure, dans des récifs très peuplés, certaines jeunes girelles deviennent directement de petits mâles pour grandir et profiter du fait qu’un seul mâle dominant ne pourra jamais satisfaire l’ensemble des femelles.

Dans chaque cas, certaines femelles ne seront jamais mâle.

Poisson-clown rose, Amphiprion perideraion  © Bernd Hoppe

A l’inverse, dans les structures sociales où les couples sont monogames et la nécessité de défendre son territoire est moins importante, on observera plutôt un hermaphrodisme de type protandre (mâle vers femelle).

Ainsi, chez les poissons-clowns, c’est la femelle dominante qui forme une paire avec un mâle. Les autres membres du groupe sont mâles, plus petits et non-reproducteurs. A la disparition de la femelle, le mâle du couple se transforme en femelle, et l’un des autres mâles devient reproducteur.

Changer de sexe, former un couple au plus vite… et se reproduire

Pour les hermaphrodites bi-directionnels, la capacité à changer plusieurs fois de sexe leur permet de s’adapter au mieux à leur environnement. C’est un comportement typique des gobies monogames qui vivent cachés dans les coraux, le gobie vert par exemple (Gobiodon histrio). 

Pour ce petit poisson, tout déplacement loin du corail est dangereux et sa durée de vie est relativement courte. Dès lors, il formera un couple dès la première rencontre et, si besoin, l’un des deux individus changera de sexe pour créer une paire hétérosexuelle.

Changer de sexe, renoncer à son statut… et se reproduire

Une expérience en laboratoire a aussi permis d’identifier le labre nettoyeur commun parmi les hermaphrodites bi-directionnels.

Le système social chez cette espèce protogyne se base sur un mâle dominant harem et territoire. L’expérience a montré qu’un mâle dominant, sorti de son harem et isolé avec un seul autre mâle plus grand que lui, fini par se retransformer en femelle pour se reproduire.

Labre nettoyeur commun, Labroides dimidiatus © François Libert
Références bibliographiques

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A propos de l'auteur

Julie Magnus est contrôleuse de gestion, spécialiste de la billetterie de spectacles. Sensibilisée aux problématiques environnementales, elle a rejoint l'équipe éditoriale de Fishipedia pour rédiger et s'occuper de la traduction anglaise du site.

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