« La prise de conscience ne cesse de croître, nous le voyons tous les jours »

Depuis 2007, l’association Planète Mer œuvre pour la préservation de la vie marine et la sensibilisation écologique autour des milieux côtiers. Organisée autour de différents programmes, elle est reconnue d’intérêt général et fait partie du Collectif Vigie Mer. Son projet phare, BioLit, est l’une des actions pionnières de la science participative française dans les milieux marins.

Laurent Debas est océanographe et spécialiste des activités liées au milieu marin, en particulier la pêche et l’aquaculture. Après des missions chez le WWF et au Ministère de l’Agriculture, il créé l’association Planète Mer et en devient son directeur général.

Océanographe n’est pas une profession commune. Comment vous est venue cette passion pour la mer ?

Sans doute de plusieurs choses. Des vacances en bord de mer dans mon enfance par exemple. Je me souviens de ces arrivées en Atlantique ou en Méditerranée qui étaient toujours magiques pour le petit Lyonnais que j’étais.

Et puis il y a eu Cousteau et comme beaucoup d’enfants j’ai regardé avec émerveillement les aventures de la Calypso. Après le bac, je suis parti à Marseille pour faire mes études d’océano.

J’ai par ailleurs eu la chance de participer dans le cadre de mon stage de DEA à une mission de 9 semaines à bord du Marion Dufresne qui m’a fait découvrir les îles de Crozet, de Kerguelen et un périple fantastique jusqu’aux abords de l’antarctique. La beauté et la force des paysages, des ambiances et de la faune m’ont marqué à vie.

J’ai ensuite vécu pendant un an et demi en Polynésie en travaillant comme volontaire de l’aide technique à l’Ifremer avec des missions régulières sur l’atoll de Tikehau pour travailler sur les mérous et étudier leur changement de sexe.

Exubérance de la vie dans le lagon, travail avec les pêcheurs, balades sur les récifs au coucher du soleil sont des marqueurs indélébiles de mon parcours.

Mais ma prise de conscience écologique et sociale a sans doute encore passé un cap lorsque je travaillais à Bangkok, au siège Asie-Pacifique de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Du Vietnam au Cambodge, en passant par l’Indonésie et la Thaïlande, j’ai vu le désastre de la déforestation.

En Thaïlande, au début des années 90, les élevages de crevettes poussaient comme des champignons. Les mangroves ont été massivement coupées pour être remplacées par des élevages de crevettes, chassant les populations locales qui vivaient des écosystèmes côtiers. Quelques années plus tard, la moitié de ces élevages disparaissaient suite à des pathologies devenues incontrôlables.

J’ai compris à ce moment-là que la planète allait être secouée par des séismes environnementaux avec des impacts sociaux et économiques majeurs. Mon recrutement au WWF-France quelques années plus tard pour créer l’équipe dite « Océans et Côtes » en fut l’expression. Moi qui avais toujours voulu « créer ma boîte », j’ai alors réalisé que la « boîte » en question ne pouvait être autre chose qu’une structure au service de l’intérêt général, avec un positionnement positif dont les actions seraient portées par la médiation et l’implication du plus grand nombre.
C’est comme ça qu’est née Planète Mer.

Aujourd’hui, l’association Planète Mer est présente sur tout le littoral français. Elle est soutenue par le ministère de l’Environnement. Pourquoi avoir lancé ce projet, précurseur dans ce secteur ?

A l’époque du lancement de BioLit la question qui nous taraudait était de savoir comment protéger un littoral long de plus de 5800 km rien qu’en métropole (presque 20 000 avec les territoires d’outre-mer). Pour protéger, il faut connaître. Or le nombre de scientifiques travaillant sur ces questions ne permet pas d’acquérir suffisamment de données pour comprendre ce qui se passe et comment y répondre.

À partir de l’exemple de ce qui se faisait en milieu terrestre et notamment du programme STOC (Suivi temporel des oiseaux communs) piloté par le Muséum national d’Histoire naturelle et de discussions avec différents acteurs du milieu marin, nous nous sommes dits que nous pourrions mettre en œuvre la même démarche en milieu littoral.

La vertu des sciences participatives est certes d’acquérir des données pour une meilleure connaissance et à terme une gestion et protection plus efficaces mais c’est aussi de sensibiliser, d’impliquer et de rendre acteurs chaque personne qui le souhaite. Autant d’atouts qui nous ont convaincu de lancer BioLit.

Aujourd’hui Planète Mer développe le programme BioLit de Marseille, où nous avons notre siège, et de la station marine de Dinard en Bretagne où l’un de nos salariés est basé.

Nous avons en effet un partenariat historique et fondateur avec le Muséum national d’Histoire naturelle depuis l’origine du programme. Le programme vit aussi grâce à l’implication de nombreuses structures d’éducation à l’environnement (une soixantaine) et une dizaine d’universités qui jalonnent le littoral métropolitain.

Photographies au cours de sorties du programme BioLit © Planète Mer

L’association est organisée autour de différents projets, pourriez-vous nous les présenter ?

Aujourd’hui Planète Mer développe le programme BioLit et son petit frère, BioLit Junior (pour les 8-15 ans) avec des outils spécifiques aux plus jeunes et à leurs enseignants. BioLit comme son nom l’indique s’intéresse à la Biodiversité du Littoral par le prisme des sciences participatives.

Aujourd’hui Planète Mer développe le programme BioLit et son petit frère, BioLit Junior (pour les 8-15 ans) avec des outils spécifiques aux plus jeunes et à leurs enseignants. BioLit comme son nom l’indique s’intéresse à la Biodiversité du Littoral par le prisme des sciences participatives.

L’autre pôle d’activité de Planète Mer est la pêche durable avec son programme chapeau Pêcheurs d’Avenir. Nous avons la conviction que la pêche est un secteur d’avenir, si tenté que les règles d’exploitation et de gestion soient mises en place et respectées. Ce qui nous intéresse dans ce secteur c’est de trouver des solutions d’avenir dans un dialogue permanent avec les professionnels du secteur.

Gérer et protéger c’est bien mais il nous faut aussi réparer quand c’est possible. Sur ce dernier point nous avons en gestation un programme de restauration de milieux dégradés. Il s’agit en l’occurrence de récifs coralliens en Indonésie.

Comment peut-on participer au projet BioLit ?

Il y a deux façons de participer à BioLit. La première est de se rapprocher d’associations qui font des sorties sur le terrain. Vous pouvez les trouver sur notre site : biolit.fr. La seconde est de le faire en autonomie. Il faut pour cela visiter notre site pour comprendre le but du programme et comment y participer. Il faut se connecter au site : mobile.biolit.fr pour ensuite pouvoir faire des observations sur le littoral, les prendre en photos et nous les transmettre.

Comment ce programme bénéficie aujourd’hui à la communauté scientifique ?

La première thématique que nous avons développée, « Algues brunes et bigorneaux », est directement issue des réflexions de scientifiques qui s’interrogeaient sur les variations de la couverture en algues brunes sur certaines portions du littoral.

Nous avons mis 3 ans à calibrer les protocoles pour qu’ils répondent à la fois aux attentes des participants et des scientifiques. C’est au terme de ce travail que nous avons pu valider le fait que les observations faites par des néophytes, en suivant un protocole simple, étaient parfaitement fiables et utilisables par les scientifiques.

Par ailleurs, les données de BioLit sont transférées régulièrement à l’INPN (Inventaire national du patrimoine naturel) pour alimenter les bases de données nationales. Il nous reste désormais à augmenter le nombre d’observations pour disposer de jeux de données très conséquents pour faire avancer la connaissance. A terme ça nous permettra de proposer des mesures de protection et de gestion des milieux littoraux.

Vous avez été récompensé par les « Lauriers de la Fondation de France » pour ce programme. Auriez-vous des conseils à donner aux associations nationales investies dans les sciences participatives pour réussir leurs programmes ?

Les sciences participatives sont en plein essor en France, notamment dans le milieu marin qui est très dynamique de ce point de vue. Il y a déjà plus de 100 programmes recensés.

Avant de lancer un nouveau programme il me semble essentiel d’analyser l’existant. Nombre de ces programmes se retrouvent au sein du Collectif Vigie Mer qui peut servir de base pour penser son projet.

Par ailleurs il faut savoir que les programmes de sciences participatives sont des démarches longues et complexes.

L’association œuvre également auprès des pêcheurs. En quoi consiste ce programme ?

Nous avons travaillé en Atlantique par le passé sur la pêcherie langoustinière du Golfe de Gascogne puis dans le Var sur le cantonnement de pêche du Cap Roux. Aujourd’hui nous menons un programme intitulé PELA-Méd (Pêcheurs Engagés pour l’Avenir de la Méditerranée) en partenariat étroit avec le Comité départemental des pêches du Var.

Il concerne la pêche « aux petits métiers » sur l’ensemble du département du Var. Il a pour but de soutenir cette activité qui traverse de nombreuses difficultés. Au programme : lutte contre le braconnage, acquisition de connaissances sur les ressources exploitées et les activités de pêche, restauration et cogestion des ressources halieutiques côtières, recherche d’un équilibre entre rentabilité des entreprises de pêche et préservation des ressources halieutiques  !

Pêcheur du programme PELA-Méd © Planète Mer

Après 12 ans d’actions de sensibilisation, avez-vous l’impression d’une prise de conscience ? Comment les actions de terrain sont perçues par les jeunes générations ?

La prise de conscience sur les questions environnementales ne cesse de croître, nous le voyons tous les jours dans les médias. Mais maintenant il faut agir et vite ! On voit bien que les moyens et les décisions ne sont que rarement à la hauteur des défis que nous devons relever.

La mobilisation des jeunes est au rendez-vous. De mon point de vue, elle est très prometteuse tant elle interpelle la société et les décideurs. Ce sont eux qui feront sans doute bouger le système. Sur le terrain, nous accompagnons de nombreux scolaires dont certains se passionnent pour la vie littorale et marine. Je crois là aussi que ce sont nos meilleurs ambassadeurs auprès de leurs proches, de leurs familles…

Actuellement, l’équipe de Fishipédia est particulièrement active dans la réalisation d’articles autour de la biodiversité aquatique en Méditerranée. Nos observations de terrain semblent indiquer un désintérêt de longue haleine pour la faune locale et les équilibres écologiques de nos côtes.
Les plages sauvages sont rares, ce qui a progressivement mené à la quasi-extinction de nombreux animaux emblématiques comme les tortues ou le phoque moine de Méditerranée (Monachus monachus). Dans plusieurs régions, des espèces de poissons sont rares, voire disparue, comme le merle (Labrus merula) ou la vieille commune (Labrus bergylta). Les grands requins sont pratiquement éteints (requin blanc, requin « peau bleue », requin marteau…).
Pensez-vous qu’il soit possible de repenser le littoral pour recréer des équilibres propices au retour des grands animaux ?

Oui je le pense mais c’est un travail de très longue haleine tant il faut d’abord dédiaboliser un certain nombre de ces grands animaux que vous citez.

Le littoral est sous très haute pression à cause des activités humaines. Il faut redéfinir la relation que nous avons à la nature et mettre en place, là où c’est possible, les conditions de retour de ces animaux (protection des plages pour les tortues, réserves naturelles strictes, etc.).

Phoque moine de Méditerranée – Monachus monachus

Les techniques de pêche industrielles sont régulièrement décriées pour leur non-sélectivité. Vous qui avez longtemps côtoyé le milieu de la pêche, voyez-vous des évolutions notoires qui pourraient inverser la tendance ?

Je crois que c’est un défi permanent que la pêche a et aura à résoudre. Bien sûr qu’il y a eu des progrès importants au cours des dernières décennies mais il ne faut pas s’en contenter.

Le monde de la pêche a tout intérêt à avoir des techniques ultra-sélectives qui n’ont pas d’impact sur les écosystèmes. Même si cet avis n’est peut-être pas partagé par ceux qui ont une vision à court terme.
Dans une perspective de long terme, je suis intimement convaincu que le secteur de la pêche doit être en recherche permanente de nouvelles techniques, de nouveaux engins, de nouveaux modes de gestion qui assureront la pérennité de son activité tout en préservant de mieux en mieux ressources et écosystèmes. Pour cela, il ne faut pas attendre les crises mais anticiper et être toujours dans une démarche d’amélioration dans le dialogue et la concertation. C’est dans cet esprit que nous travaillons dans le secteur de la pêche.

Globalement, comment voyez-vous l’avenir des sciences participatives ?

Très positivement si l’on arrive à mutualiser les réflexions, les moyens et les outils. Si on arrive à mieux mobiliser la communauté scientifique. C’est l’approche que nous privilégions en tant que membre du comité de coordination du Collectif Vigie Mer