Mata Atlantica, la forêt oubliée

Mata Atlantica, la forêt oubliée

Comme annoncé en ce début d’année 2018, notre équipe a eu la chance de parcourir à deux reprises la côte Sud-Est du Brésil l’année dernière.

Lors de ces voyages, nous avons découvert une forêt tropicale passée totalement dans l’ombre de la forêt amazonienne et qui pourtant mérite tout autant sa reconnaissance. Considérée comme un haut spot de biodiversité, elle fait aujourd’hui partie des forêts les plus menacées de la planète.

Avant de vous présenter quelques écosystèmes aquatiques, nous avons choisi de réaliser un article généraliste pour vous faire découvrir cet endroit merveilleux, en espérant vous faire voyager un peu à nos côtés.

Introduction

22 avril 1500, le navigateur portugais Pedro Alvares Cabral débarque à Porto Seguro, dans la région de Bahia au Brésil. C’est le premier européen à poser le pied sur les terres humides de l’Ara bleu et du Toucan.

C’est également le premier voyageur à découvrir les richesses de la jungle : comptines de Tico-Tico, coassements de grenouilles naines, hurlements de singe hurleur et parfois, en prêtant l’oreille, clapotis des rivières environnantes.

La forêt luxuriante qui s’ouvre à lui, ce n’est pas la forêt amazonienne, c’est la « forêt atlantique brésilienne », en brésilien : La « Mata Atlantica ».

Ara bleu – Ara ararauna

L’actuelle Mata Atlantica

Son aire originelle s’étend sur plus de 3.000 km : de Natal à l’extrême Est du Brésil jusqu’au Nord de l’Argentine. C’est elle qui encercle le Corcovado, l’icône de Rio de Janeiro, et les chutes d’Iguaçu, inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO. Plusieurs fleuves d’importance majeure serpentent dans cette région, on retrouve, entre autres, le Rio Grande do Sul, le Rio Ribeira de Iguape, le Rio São Francisco (bassin réputé pour les killis), le Rio Tieté (qui passe dans Sao Paulo) et le Rio Jequitinhonha.

Malheureusement, son aire s’est réduite au rythme des extensions des plantations de cannes à sucre et de café puis de celui de l’urbanisation du XXe siècle. Initialement, la forêt primitive recouvrait 15% de la surface du Brésil. Aujourd’hui, selon les sources, elle a perdu autour de 90% de son aire originelle. Elle est à présent grandement fragmentée et fait partie des forêts tropicales les plus menacées de la planète.

Un Havre de biodiversité

La forêt atlantique contient des environnements diversifiés qui possèdent chacun leurs propres caractéristiques. Ces écosystèmes voient se développer différents végétaux et animaux.

On dénombre au moins 8 environnements typiques dont nous présenterons les 4 premiers aujourd’hui.

Les « Manguezais »

Littéralement : les « Mangroves». Ce sont les parties de forêts qui recouvrent les baies et les estuaires. Ces zones sont d’une grande biodiversité car la végétation apporte nutriments et cachettes à de nombreuses espèces aquatiques provenant de l’océan (poissons, mollusques, crustacés).

Mangrove à marée basse – Ubatuba – Brésil © B.C, Fishipedia

Dans ces environnements se rencontrent également tout un monde de poissons et de crustacés vivant en eau saumâtre (eau dont la salinité varie au gré des marées) et en eau douce. Les mangroves, de par leur nature propre, constituent des véritables carrefours biologiques.

Les « Restingas »

Dans cet écosystème intrigant, on rencontre d’abord des plantes rampantes dispersées le long des plages, puis viennent des masses denses et touffues de buissons et d’arbustes. On observe alors une forêt pittoresque d’arbres tordus, parfois très riches en broméliacées terrestres colorées. Vient ensuite une forêt plus haute avec des arbres semblables à ceux des forêts de basse altitude.

Ces environnements se rencontrent principalement dans l’état de Sao Paulo, dans le « Parque Estadual Costa do Sol ».

Les « Forêts de basses altitudes »

Ces forêts luxuriantes poussent dans les plaines côtières chaudes et humides de la côte atlantique, dans le Sud-Est du pays. Des différents écosystèmes cités ici, elles sont les plus menacées par l’expansion humaine et le développement des bananeraies.

Forêt basse – Ubatuba, Brésil © Alex Saberi

Jadis, d’immenses arbres de plus de 40 mètres de haut ornés d’épiphytes et de lianes, dominaient ces plaines. Aujourd’hui, ces géants subsistent en de rares endroits et abritent encore une richesse extraordinaire de vie, avec un très fort taux d’endémisme. Pour faire face aux grandes pressions s’accentuant sur ces zones côtières convoitées, des programmes favorisant la création de corridors écologiques sont à l’étude.

« Forêts de montagne »

Des hauts sommets des montagnes du sud-est, vous pouvez apercevoir un panorama à couper le souffle, des pentes verdoyantes et des vallées boisées, selon la saison, teintées par le rose, le violet ou le jaune de la floraison, parfois avec une mer bleue en contre-plongée. Lors de la montée vers ces hauteurs, on traverse des zones avec différents type d’oiseaux et de mammifères.

Forêt de montagne – Grande do sul, Brésil © Alex Saberi

Entre 500 et 1500 mètres d’altitude, la forêt est caractérisée par une forte humidité. Elle est riche en palmiers, bambous, orchidées et broméliacées. La variété des oiseaux qui l’habitent est immense (plus de cent espèces observables en une journée).

Au-dessus de 1500 mètres se créé un épais brouillard. Les vents provenant de l’océan empêchent les arbres de s’épanouir à leur guise. Ils sont plus petits, et les bromélias font place aux lichens et aux mousses.

Qui vit dans la Mata ?

Les mammifères

Du singe à l’ocelot, en passant par le tapir, le paca, l’irara, le tatou ou même les écureuils, la forêt atlantique compte plus de 250 espèces identifiées dont une bonne partie est endémique.

Parmi les singes qui ne se rencontrent que dans ce biome*, on compte le hurleur brun, le très menacé muriqui du sud (le plus grand singe d’Amérique) et quatre espèces de tamarins-lions.

Les tamarins-lions sont tous considérés comme en danger d’extinction. En effet, en plus de la déforestation, ils ont longtemps souffert du commerce illégal d’animaux et du braconnage. Capturés pour leur beauté, ils sont considérés comme des compagnons de choix depuis plusieurs siècles (Madame de Pompadour en possédait un spécimen).

Passées très proche de l’extinction, l’une des espèces ne comprenait plus que 200 spécimens au début des années 70, les différentes populations commencent à présent à se reconstituer, grâce à des programmes de protection, de conservation et de réintroduction. Le tamarin-lion doré est aujourd’hui devenu un symbole de protection de la nature, au même titre que le grand panda de Chine.

Tamarin-lion doré – Leontopithecus rosalia, Br.

Actuellement, une opération nommée « Compte à rebours 2025 » a pour mission de faire passer la population de ces quatre espèces à deux mille individus d’ici l’an 2025, avec comme étape intermédiaire « Mico 1000 », un objectif déjà atteint fin 2001. Les effectifs comptent plus d’une centaine de groupes, une douzaine d’entre eux évoluant dans des îlots forestiers difficilement viables à long terme. Plusieurs programmes de reboisement sont également en cours, et profitent à de nombreuses autres espèces comme le paresseux tridactyle. Le but est de recréer des corridors végétaux entre les îlots forestiers morcelés, en coopération avec les propriétaires terriens.

Coati roux – Nasua nasua, Ubatuba, Br. © Alex Saberi

Parmi les autres espèces assez peu connues en dehors du Brésil, on peut citer un curieux animal arboricole. Lointain cousin du raton laveur, le coati roux est un petit carnivore appartenant à la famille des Procyonidae.

C’est un animal omnivore et grégaire qui peuple dans la canopée des forêts de basse altitude. Il est peu farouche avec les humains, à un tel point que certains individus peuvent être apprivoisés.

Outre ces espèces, il est possible de croiser l’un des félins les plus connus au monde, le jaguar, ainsi que son petit frère, l’ocelot. Chez les herbivores, la femelle tapir (Tapirus terrestris) s’empare de la palme de l’animal le plus lourd avec un poids pouvant atteindre les 300 kg.

Les oiseaux

Le Brésil comprend à lui seule un cinquième des espèces d’oiseaux répertoriées sur la planète. Jusqu’à présent, c’est la forêt atlantique qui possède le plus d’espèces reconnues (plus qu’en Amazonie), avec au moins la présence attestée de 800 espèces sur les 2.000 répertoriées au Brésil.

La diversité de cette faune, caractérisée notamment par les toucans, les sabias, les perruches et les perroquets, en fait un spot de premier intérêt pour tous les observateurs d’oiseaux. C’est également probablement la thématique la mieux documentée et la plus accessible au public.

Colaptes melanochloros – Pic vert et noir, Ilha Grande, Br. © B.C, Fishipedia

On compte 24 espèces de pic-vert, 10 espèces de perroquets, 27 espèces de faucons… et plus de 40 espèces de colibris !

Euphonia sp, Ubatuba, Br. © B.C, Fishipedia

Ayant vu drastiquement leurs aires de répartitions se réduire, 200 espèces sont à présent menacés d’extinction. Depuis quelques années, des programmes sont régulièrement mis en place pour tenter de protéger les populations existantes et les écosystèmes les plus fragiles. Un programme d’état encadre également le trafic de perroquets.

Les reptiles

Près de 50% des reptiles de la « Mata Atlantica » ne vivent que dans cette forêt. On dénombre une large diversité d’espèces majoritairement représentées par les serpents.

Rien que dans le PEFI, un parc national au cœur de Sao Paulo, qui recouvre environ 526 hectares, 22 espèces de serpents sont répertoriées.

Parmi les plus répandus, on peut citer la vipère « Jararaca » (Bothrops jararaca). Crainte des populations, cette espèce venimeuse est bien présente sur l’ensemble de la forêt.

Les scientifiques ont réalisé de nombreuses études sur son venin. Ces travaux ont permis, entre autres, de développer les inhibiteurs de l’enzyme de conversion, médicament utilisé dans l’hypertension artérielle et l’insuffisance cardiaque.

Bothrops jararaca – vipère, Ubatuba, Br. © B.C, Fishipedia

Les Poissons

Astyanax sp., Papudos River, Rio de Janeiro State, Br. © Fernando Lessa – Fishipedia

Comme attendu, la variété des écosystèmes a engendré le développement d’un grand nombre d’espèces de poissons dans chacun de ces écosystèmes. Les tétras, poissons-chats, killis, cichlidés ou encore raies d’eau douce y sont bien présents.

Jusqu’à très récemment, et encore dans une certaine mesure aujourd’hui, les études sont restées rares et strictement cantonnées au monde scientifique. Un livre sorti il y a une dizaine d’années (2007) faisait le recensement d’environ 300 espèces dont 267 étaient uniquement trouvées dans la Mata.

Nous avons pu échanger avec quelques scientifiques et un photographe subaquatique, et il semblerait que plusieurs poissons soient toujours dans l’attente d’une description.

Hyphessobrycon itaparicensis © P. Hoffmann

Chez les tétras, on rencontre par exemple les Mimagoniates rheocharis et lateralis ainsi que des Astyanax, des Brycon, des Hyphessobrycon ou encore des Acestrorhychus.

Chez les cichlidés, il existe plusieurs espèces de Geophagus, de Crenicichla et d’Australoheros. Le Geophagus brasiliensis est de loin le plus commun.

Geophagus brasiliensis, Rio Jaguareguava, Sao Paulo State, Br. © Fernando Lessa – Fishipedia

Lors de notre premier voyage, nous avons eu la chance de visiter la réserve naturelle « Legado das Aguas », dans laquelle nous avons été pris en charge par un biologiste qui a pris un rôle de guide. Nous étions dans une forêt typique de basse altitude totalement préservée de l’emprunte humaine.

Rio Juquiá, Legado das Aguas, Sao Paulo State, Br. © B.C, Fishipedia

Lors de notre retour d’excursion, nous nous sommes arrêtés à proximité d’une petite rivière d’eau légèrement tamisée. Nous y avons découvert de nombreuses petites espèces de tétras et des cichlidés nains à découvrir ci-dessous :ci

Les amphibiens

65% des amphibiens brésiliens proviennent de la Mata Atlantica.Emblématique, la grenouille verte atlantique (Aplastodiscus leucopygius) se rencontre dans la végétation à proximité des marais, des lacs et des cours d’eau.

Cette espèce a une particularité : les mâles poussent des vocalises spécifiques très profondes pour attirer leurs femelles. Une étude a également démontré que ces sons sont utilisés comme défense, pour effrayer et tromper les prédateurs.

Situation alarmante

Malgré les efforts considérables de fondations comme SOS Mata Atlantica, la déforestation massive n’a toujours pas cessé. Après une période d’accalmie d’une dizaine d’années, la déforestation est repartie en forte hausse et les derniers chiffres inquiètent les associations. Entre 2015 et 2016, la déforestation a augmenté de 57,77%, et représente environ 30.000 hectares. C’est la pire année depuis 10 ans.

« Ce qui nous a le plus frappé, c’est l’énorme augmentation de la déforestation au cours de la dernière année. Nous avons subi un très gros revers, avec des taux comparables à ceux de 2005 « , a déclaré Mario Mantovani, le directeur des politiques publiques de la Fondation SOS Mata Atlântica.

Selon lui, cette situation est très grave et indique un renversement de la tendance à la baisse de la déforestation enregistrée ces dernières années.

Entre 2015 et 2016, d’après l’INPE, 7.410 hectares de forêts (équivalent à 9.000 terrains de football) sont partis en fumée dans le seul état de Minas Gerais. Dans cette région particulièrement pauvre, la conversion des forêts primaires en plantations d’eucalyptus, de bananes ou de café, et la production de charbon de bois, sont les principales causes de la déforestation.

Remplacement de la Mata par des plantations d’Eucalyptus australien

Et malheureusement, Minas Gerais n’est pas un cas isolé. En 2016, la vaste région voisine de Bahia est celle qui a le plus déforesté en 2016, avec plus 12.288 hectares de forêt, principalement à cause de la pression immobilière. Ceci représente une augmentation de 207% par rapport à l’année précédente (4.000 hectares déboisés).

« La forêt atlantique est le biome* le plus menacé du pays. Au total, 72% de la population brésilienne vit dans la forêt atlantique, ainsi que plus de la moitié des animaux menacés du pays. En déboisant, nous nuisons à notre propre bien-être et à notre qualité de vie »

Pour la directrice de SOS Mata Atlântica, Marcia Hirota, la situation actuelle est regrettable, principalement parce que l’État permet encore la déforestation sans imposer de contrôle.

«Le secteur productif a de nouveau progressé dans nos forêts, non seulement dans la forêt atlantique, mais dans tous les biomes*, suite aux changements apportés au Code forestier et au démantèlement de la législation environnementale brésilienne. Ce peut être le début d’une nouvelle phase de la déforestation, que nous ne pouvons pas accepter.  »

Conclusion

Comptant parmi les plus riches écosystèmes de la planète, la forêt atlantique est aujourd’hui également l’une des plus menacées. En ces temps de recul général des environnements naturels, elle a totalement été occultée par sa grande sœur voisine.

Sa disparition sur le plan médiatique pourraient mener à sa quasi-disparition sur le terrain. Pour cette raison, nous avons décidé de lancer une série d’articles qui seront totalement consacrés à ses différents écosystèmes. Nous travaillerons également sur le développement des fiches poissons qui s’y trouvent, ainsi, nous connaîtrons mieux ces cousins des poissons tropicaux d’aquarium, en espérant que cette connaissance contribuera à une meilleure préservation de ces espèces.

Awaous tajasica, Rio Jaguareguava, Sao Paulo State, Br. © Fernando Lessa – Fishipedia

*Un biome est un ensemble d’écosystèmes caractéristique

Auteur : Benoit Chartrer, Fishipedia

Sources :